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Considérer la chose

Dernière mise à jour : 3 janv. 2023

Considérer, ce verbe prend toute sa puissance lorsque Louise Bourgeois l’emploi d’une façon évidente.


Que nous dit-elle ? En cours et lorsque sa création lui semble terminée, elle la considère. Elle tourne et retourne sa sculpture avec ce regard appuyé mais dépouillé semble-t-il de tous jugements, davantage dans l’interrogation, avec l’étonnement de palper l’idée comme surgie d’une autre galaxie.



On le devine dans sa façon de la considérer bien que chez elle çà puisse engendrer de la colère, cette formidable colère qu'elle porte en elle depuis son enfance, qui génère cette envie irrépressible de détruire son œuvre.


Chez moi et sans vouloir me comparer c'est durant son accomplissement que je mets tout en œuvre pour provoquer le déséquilibre qui m'obligera à prendre tant de détours.


Le temps de l'exécution m'obligera et me forcera à rendre les armes, à me soumettre mais aussi à découvrir.


En français le verbe considérer a un double, voire triple sens, considérer c’est aussi apprécier. Et pourtant lorsque Louise Bourgeois nous invite à partager le sens de cette considération elle semble nous inviter à un pur regard, quasiment une évidence de l’ordre de l’enfance.


Jeff Koons parle de ce regard dans cette œuvre, un tas de pâte à modeler multicolore qu’il gigantise suite à la réponse d’un de ses enfants, qui un jour lui présente sur le plat de sa petite main, ce qu’il vient de faire.


À la question que lui pose son père : « Mais qu’est-ce-que c’est ? »

Le petit répond : « C’est çà.




On en revient à Louise Bourgeois qui en a fait une ritournelle.

"C'est çà" c’est çà, en voix off.


Oui "C’est ça" regarder pour voir, prendre conscience, prendre la mesure d’une idée matérialisée. Voilà j’ai fait, j’ai fabriqué ça, cet objet, cette image qui n’existait pas et qui maintenant existe et que je donne à voir, à considérer dans l’un des deux sens du terme selon le regardeur. Je peux me retirer. Sa vie ne m’appartient plus, je lui ai donné le meilleur et le plus vil de moi-même. Je lui ai tout donné.


Un ami me demande si durant le long moment de l’exécution de cette œuvre : Le Lavant-lavé ou Le Lavé-lavant, j’ai été hanté par la peur de l’échec. Non je ne suis pas assez raisonnable pour ça, cette éventualité ne m’a pas habitée.


L’échec c’est le regardeur qui le génère, si l’œuvre l’indiffère. L’échec est dans son regard mais je ne pense pas avoir échoué, ce n’est pas prétentieux c’est naturel, juste évident, l’évidence d’être là où la vie est, si ça n’aboutit pas c’est juste que le travail n’a pas été suffisant, ou ne m’a pas assez habité pour aller au-delà de mes blocages quels qu’ils puissent-être, techniques, psychologiques, temporaires.


Oui ! J’ai laissé tomber pas mal de projets auxquelles je reviendrais sans doute un jour puisque dans leur concept ils n'ont pas pris une ride. Mais on ne peut pas parler d’échec, seulement de non présence.


Pour les œuvres menées à termes, comment envisager l’échec à partir du moment où j'ai donné le maximum de ce que je pouvais donner dans le moment de sa création. Quelque chose apparaît forcément, quelque chose qui n’est pas ce que je désirais vraiment, qui n’est pas une perfection, une idée sublimée que je voulais atteindre.


Quoiqu’on en dise, on est toujours dans une espèce de besoin de performer, on a pour la plupart un peu été éduqué dans ce sens….et là je suis en face d’une image qui surgit grâce à cette confrontation à la matière, l’esprit et la matière sont en osmose et forcément il y a des couacs.


Là il me faut accepter l’imperfection et comprendre ce que la matière me dit. Je reviens à la considération. La matière parle si je m’y consacre car la matière est généreuse ce n’est pas possible autrement. Il y a beau avoir le concept, la matière a toujours son mot à dire.


Il y a de nombreux exemples sur ce sujet : L’Arche de la Défense par exemple, superbe architecture extrêmement épurée. Oui mais… c’était compter sans le vent, le vent qui s’engouffrait dans son giron, le vent qui disait je suis là et qui a exigé ce grand oiseau de fibre de verre. Cet oiseau que l’architecte Paul Andrieu a nommé Le nuage, c’est la nature et ici le vent qui l’a titillé dans la solution à trouver. Le vent qui peut-être avec malice, nous met en garde sur notre prétention à vouloir compter sans la Nature.



Lorsque m'arrivent les multiples questionnements au cours de l’exécution, la bagarre commence, la confrontation. Ça tourne parfois très mal. Comme le dit si bien Picasso dans le film de Clouzot Le mystère Picasso : "Tu voulais du drame eh bien ! En voilà."


La matière et l’esprit ?

Un jeune couple fougueux qui avec le temps s’apprivoisera ou se détruira.

Comme pour la plupart des artistes, la source vient d’un choc émotionnel où une intuition exacerbée, le fruit d’expériences vécues ou assistées, où l’esprit sait entrer en résilience et sublimer cette émotion pour donner la force de se mettre à l’ouvrage.


Et c’est après cette joute engagée, que pour ma part, il me faut accepter ce qui arrive dans cette transposition matérielle et la considérer. Que me dit-elle du monde et d’abord de moi-même ?


C’est en tout cas à partager, c’est le pain rompu, là c’est mon éducation qui me renvoie à la Cène, une autre éducation aurait un autre mot pour dire le partage et ici lorsque je considère mon dormeur en savon, je suis insatisfaite, et ça a duré longtemps, je l’ai haï au regard de Michael Ange, je l’ai boudé, pauvre de tes mains me suis-je répétée. Il a été fractionné, je ne le voulais pas. Il a été explosé, je ne le voulais pas.



Et bien sûr lorsqu’il est lavé puisque c’est ici la fonction de sa matière, le savon, eh bien ! Il a toutes les faiblesses de son corps éclaté, les ruptures de son corps en morceaux et au fil des lavages il perd un bras, il perd un pied il perd la tête alors que s’il avait été moulé d’un seul tenant, avec perfection, comme l’aurait fait un mouleur professionnel mais comme j’aurais pu le faire, car je savais le faire, si je n’avais pas eu à lutter contre mes propres démons, ceux de la destruction.

Donc il est ainsi, mais je me dis, nous sommes ainsi. Nous mêmes avons des fractures, des fractures intérieures qui se matérialisent dans notre corps, en maladie, en rupture en cassure donc j’accepte oui j’accepte cette non harmonie.


Eh bien voilà je voulais atteindre une beauté quelque chose de tellement harmonieux.



Oui ! Mais nous sommes rarement harmonieux. Le trois-quart du temps nos vies sont, enfin quoi ! Nous n’y arrivons pas.


On n’y arrive pas !


Il va falloir y arriver ! On va y arriver ! Bien sûr nous n’en verrons certainement pas l’avènement.


Mais on fait des enfants, d’ailleurs c’est terrible de faire un enfant, où on le place cet enfant, dans quel monde on le place cet enfant ?


Mais il est tellement extraordinaire cet enfant, ils sont extraordinaires les enfants ! Lui il va certainement savoir quelque chose de notre savoir et il fera différemment.

Non il ne faut pas qu’il fasse pareil, il va faire différemment pour atteindre l’harmonie.


Cette harmonie que j’espère, que nous espérons tous, même le plus odieux des criminels.


On est peut-être, comme il a été dit très souvent, foncièrement mauvais, mais c’est sans doute vers une quête intérieure harmonieuse et sereine et mon dormeur en savon, je l’ai lavé chaque jour dans l’idée d’une régénérescence afin qu’il soit lavé de sa propre matière, comme nous pourrions espérer l’être.

C’est à considérer.





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